Hésitation vaccinale : la pandémie de Covid peut-elle changer les choses ?

Par Brigitte Blond et Sandy Bonin le 29-12-2020

Les Français sont parmi les plus défiants vis-à vis des vaccins en général. Et cette position est confirmée par les récents sondage concernant la vaccination contre l’infection Covid, qui suggère que près d’une personne sur deux ne se ferait pas vacciner. L’infection à Sars-CoV-2 a certainement influé sur le comportement des Français et de leur médecin vis-à-vis de l’ensemble des vaccinations… mais dans quel sens ? Décryptage du Dr Kristell Guével-Delarue, médecin généraliste en PMI à Paris, spécialiste de ce sujet.

Egora : L’infection Covid a-t-elle modifié le recours aux vaccinations aujourd’hui disponibles ?

Dr Kristell Guével-Delarue : Les effets de l’obligation vaccinale pour les nourrissons nés depuis janvier 2018 ont été spectaculaires, avec une augmentation de la couverture vaccinale pour la 1ère dose du vaccin contre le méningocoque C par exemple de 36,4 % (atteignant 75,7 % en 2018), de 5,5 % pour le vaccin hexavalent (aujourd’hui à 98,6 %), et même de quelques % pour la 1ère dose de vaccin contre les papillomavirus chez les jeunes filles (pourtant non concernées par cette obligation).
L’infection Covid, et le confinement en particulier, ont complètement rebattu ces « bonnes » cartes… avec une chute de la délivrance des vaccins ROR de 50 % en avril-mai 2020 (versus avril-mai 2019) par exemple, ou de 76 % des vaccins HPV, puis une reprise à l’été, certes, mais sans rattrapage de la couverture habituelle. Ces vaccinations étaient alors devenues moins prioritaires dans l’ordre des consultations : « elles pouvaient attendre » selon patients et médecins. Le bon côté du Covid, dont les effets néfastes, respiratoires notamment, sont parfaitement visibles, c’est que les patients sont à l’évidence plus convaincus de l’intérêt de la vaccination, antigrippale en particulier. Une remobilisation qui conduit à des ruptures de stocks, du jamais vu, obligeant à recourir aux doses d’État pour les Ehpad et les professionnels de santé.
Cela dit, s’agissant des nouveaux vaccins vis-à-vis du Sars-Cov-2, on peut imaginer qu’il y ait au tout début des réticences pour le prescrire et l’utiliser puisqu’ils n’auront passé que le 1er niveau de sécurité (les études de phase 1 à 4), sans recul donc sur le second, de pharmacovigilance des effets indésirables non attendus (signalés sur le site de l’ANSM).

Pourquoi cette défiance persistante des Français vis-à-vis des vaccins ?

En dépit du récent engouement vaccinal lié au Covid, les Français restent les champions du monde de l’hésitation vaccinale. Sur un fond antivax commun à tous les pays (Grande-Bretagne, Allemagne, etc.), ce sont sans doute les problèmes sanitaires maladroitement gérés qui ont entretenu la suspicion. Le sang contaminé, Mediator ou la vaccination contre l’hépatite B, ces sujets de polémique peu ou mal résolus ont ainsi alimenté la défiance. Pour l’éteindre, et convaincre leurs interlocuteurs indécis qui ne savent pas ou ne peuvent pas faire le tri entre les informations validées et les idées reçues, les médecins doivent disposer…
d’arguments à opposer aux questions qui inquiètent. Ces freins ne sont d’ailleurs pas les mêmes d’une personne à l’autre. Il convient donc de rassurer précisément, au-delà du « ce n’est pas dangereux » ou « je vaccine bien mes enfants ».

Quel minimum de vaccinations pour les professionnels de santé ?

Les médecins doivent être obligatoirement, c’est la loi, protégés contre la Diphtérie-Tétanos-Poliomyélite d’une part, l’hépatite B d’autre part. Par ailleurs, la vaccination contre la grippe est recommandée, comme le ROR ou le vaccin antivaricelleux si l’on n’a pas été immunisé dans l’enfance. Ces maladies en effet, quand elles sont contractées à l’âge adulte, peuvent être plus redoutables encore, parce que plus volontiers assorties de complications (pneumopathies, encéphalites, orchite, etc.). Enfin, se vacciner permet de ne pas contaminer ses patients plus fragiles, aux âges extrêmes de la vie surtout.

Comment expliquer la défiance de certains médecins vis-à-vis de la vaccination, notamment de la grippe ou plus récemment du Covid ?

Il y a deux sujets différents. La défiance n’est pas la même. Pour le sujet de la grippe c’est un problème de formation et d’information. Il y a quelques médecins, à la marge, opposants de fait aux vaccins. Il s’agit de praticiens avec des pratiques plutôt orientées vers les médecines parallèles type homéopathie, etc. Mais ces médecins sont vraiment à la marge. Pour le reste il s’agit vraiment de méconnaissance. Il y a très peu de formation initiale sur la vaccination dans les études de médecine. Cela nécessiterait d’être renforcé. Il faut ensuite se former soi-même, en formation continue sur le sujet. Il y a un clair problème de formation.

Quelle est la différence avec le Covid ?

Pour le vaccin Covid, la problématique est différente. Les réticences sont sur le fait que c’est une nouvelle technique vaccinale et qu’il y a peu de recul sur cette vaccination. Je pense que la résistance se place là, qu’il s’agisse des médecins ou du grand public. On peut comprendre cette réticence. Toutefois il faut faire valoir que cette technique n’est pas nouvelle. Elle est étudiée depuis plusieurs dizaines d’années et elle a déjà été utilisée pour lutter notamment contre des cancers. Je parle là du vaccin ARN. On sait déjà que c’est efficace et que ça n’est pas dangereux. L’ARN va dans…
les cellules mais ne s’intègre pas au noyau. Il ne peut pas s’intégrer au matériel génétique du patient vacciné. C’est un peu la crainte sous-jacente. A savoir que l’on aille modifier l’ADN du patient. Non, certainement pas. L’ARN messager reste dans le cytoplasme, et est très labile. Il s’autodétruit très rapidement. C’est d’ailleurs pour cela qu’on a des problèmes de conservation des vaccins à des températures très basses.
Les craintes sont sur le peu de recul. Effectivement nous avons trois mois de recul, jusqu’à la phase 3. Maintenant c’est la vaccino-vigilance qui se met en place, comme pour tout développement de médicament. On maintient la vigilance. Le développement du médicament se poursuit sur la durée, c’est-à-dire que l’on garde un œil ouvert et bien évidemment au moindre signal, ce sera arrêté. On sait pour le moment qu’il n’y a pas d’effet secondaire grave dans les études. Ce que l’on craint potentiellement lorsque l’on développe un nouveau médicament, et donc aussi un nouveau vaccin, c’est qu’il y ait des événements graves extrêmement peu fréquents. Ils ne se seraient pas révélés sur les phases 3 sur des dizaines de milliers de patients mais se révéleraient sur une population vaccinée beaucoup plus large. C’est possible et cela peut arriver avec les vaccins. Cela dit, en matière de vaccination, comme en matière de traitement d’une manière générale, on réfléchit à la balance bénéfice/risque. Est-ce que le risque de faire un Covid grave est plus important ou moins important que celui de développer un potentiel effet secondaire grave avec ce vaccin, qui pour le moment n’est nullement révélé par les études. Pour l’instant la balance est en faveur du vaccin, il n’y a pas de débat.

La stratégie vaccinale du Gouvernement vous semble-t-elle bonne ? Que dire de l'absence d'obligation ?

Je pense que le fait qu’il n’y ait pas d’obligation est tout à fait raisonnable. En pratique cela aurait été compliqué. Le fait de dire « on va être transparent », je pense que c’est une évidence et que cela envoie un message contraire. Comme si d’habitude on ne l’était pas. C’est un peu idiot. Chacun peut faire une déclaration d’effet secondaire auprès de l’ANSM, le grand public comme les médecins, et il faut le faire pour tout médicament et tout vaccin. L’idée de développer la vaccination en plusieurs phases, je pense que c’est une nécessité. On n’aura pas tous les vaccins tout de suite. C’est très bien de privilégier d’abord les patients les plus à risques bien évidemment.

Vous dites dans votre livre que par le passé, le scepticisme s'accroit lorsque les épidémies reculent. Cela ne se vérifie plus aujourd'hui…

Si cela se vérifie. Les derniers chiffres de vaccination grippale le montrent. On est quasiment à deux fois plus que d’habitude. Généralement on est à 19%, là on est à 34%* de population vaccinée contre la grippe. Je pense que l’on parle beaucoup de réticence et d’hésitation. On parle peu, comme d’habitude, des trains qui arrivent à l’heure. Je pense que l’on surjoue sur cette carte et qu’il faut arrêter avec ça. Les médias participent à ce phénomène. Aller dire sans arrêt que les Français sont réticents, il y a un moment où ils le deviennent ! Il y a un enjeu à communiquer différemment.

Chiffres Santé Publique France : au 31  octobre 2020 : 34 % de couverture vaccinale versus 19% pour la saison vaccinale 2019/2020.

*Le Dr Kristell Guével-Delarue déclare n’avoir aucun lien d’intérêt.

Un guide pour lever les doutes

En consultation, il est impossible de rassurer sur toutes les questions soulevées par la vaccination. C’est pourquoi Dr Kristell Guével-Delarue « L’hésitation vaccinale, les mots pour expliquer », un ouvrage préfacé par Alain Fischer*. Ce “vade-mecum pro“ évoque toutes ces interrogations. Chaque réponse est étayée : la dangerosité de l’aluminium, le caractère bénin d’une rougeole, etc. Bref, polémiques, croyances et a priori sont ici soigneusement décortiquées. Les cas particuliers sont traités un à un : femme enceinte, allaitante, personne allergique à l’œuf, proche souffrant de sclérose en plaques, drépanocytaire, prématuré, etc. Chacun, médecin ou patient, peut ainsi, en un seul document, trouver matière pour se faire son opinion… et passer à l’acte.*Aux éditions Presses de l’EHESP.

Sources :

Entretien avec le Dr Kristell Guével-Delarue, médecin généraliste en PMI à Paris.