Les professionnels de la gériatrie rejettent l’idée d’un autoconfinement des âgés

Pour faire face à l’évasion immunitaire, cinq membres du conseil scientifique Covid-19 suggèrent un contrat social où les plus âgés s’autoconfineraient pour le bien de tous. De son côté le CNP de gériatrie préfère un contrat transgénérationnel.

La tribune signée le 18 février dernier par cinq membres du conseil scientifique Covid-19 (sur 13 membres*) dans The Lancet a entraîné une levée de boucliers parmi les professionnels de la gériatrie. À l’origine du mécontentement se trouvent le président du conseil, Jean-François Delfraissy, mais aussi le président du Haut Conseil pour la santé publique, Franck Chauvin, l’anthropologue et directrice de l’Institut Covid-19 Ad Memoriam Laëtitia Atlani-Duault, le virologue Bruno Lina et l’infectiologue Denis Malvy.

Nouveau contrat social d'âge

Ces personnalités plutôt en vue sur les différentes problématiques de la crise sanitaire suggèrent dans leur article (en anglais) de mettre en place un nouveau contrat social générationnel. Ils ne défendent pas leurs propositions dans un avis au Gouvernement — comme le fait habituellement le conseil auquel ils participent — mais dans une publication à part. Écrivant : « l’importance de l’immunité collective présentée comme une solution à la pandémie pourrait être sur le point de changer avec l’émergence de l’évasion immunitaire ; cela va entraîner une modification du jeu virologique qui est aussi importante que l’arrivée des variants du Sars-Cov-2 ». Les cinq estiment que pour faire face à cette nouvelle donne, une réévaluation des stratégies de santé publique s’impose. D’autant plus que selon eux les vaccins actuels ne protègeront que quelques-uns et que les impacts du Covid-19 sont plus sensibles sur la population des âgés. « Pour assurer au mieux le succès de la vaccination de masse — quel que soit son impact espéré sur la transmission — et pour ralentir l’émergence de nouvelles variantes, tout en évitant le confinement général, les gouvernements doivent intégrer et appliquer les mesures disponibles d’une manière beaucoup plus ciblée sur différents groupes générationnels ». Dans leur viseur se trouvent tout particulièrement les plus âgés et les plus vulnérables. Ils citent en exemple de mesure à mettre en place pour ces populations cibles l’auto-isolement volontaire. D’après eux, si les plus âgés s’engagent à pratiquer l’autoconfinement, les plus jeunes accepteraient mieux les mesures barrières (masques, distanciation). Ils ajoutent : « il n’est plus possible d’utiliser le confinement général comme principale réponse à la pandémie Covid-19 ».

Non à un confinement selon son âge

De leur côté, les 8 organisations membres du Conseil national professionnel (CNP) de gériatrie sont unanimes. « Non à un autoconfinement sur le seul critère de l’âge, oui à un contrat social global et transgénérationnel », écrivent-elles en réponse dans un texte diffusé ce 24 février (à télécharger ci-dessous). S’appuyant sur la synthèse des principales données scientifiques disponibles, elles font la démonstration qu’un « confinement sélectif à destination exclusive des personnes vulnérables ne serait ni tenable socialement ni scientifiquement pertinent ». Ils ajoutent que l’âge ne constitue pas le seul critère de facteur de risque d’une forme de Covid-19 et que la stratégie ne peut se construire sur le seul constat d’une mortalité excessive liée au Covid-19 chez les plus âgés d’autant plus que dans les faits il est plutôt observé que « la majorité des personnes âgées vivant à domicile pratiquent déjà l’autoconfinement ». Et d’ajouter « nos aînés sont déjà allés au-delà des mesures préconisées et ont été particulièrement attentifs au respect scrupuleux des gestes barrières ».

Un autre contrat social

Interrogé par Hospimedia, Claude Jeandel, président du CNP de gériatrie insiste tout particulièrement sur le fait que « la notion d’âgés revêt des réalités différentes et que toutes les personnes de plus de 75 ans ne sont pas dépendantes ». C’est pourquoi le CNP propose lui aussi de conclure un nouveau contrat social mais sur d’autres bases que celle suggérée par les 5 du conseil. L’âge ne doit pas se retrouver au cœur de ce pacte. « Il doit être transgénérationnel et global reposant sur plusieurs critères », précise-t-il (lire aussi l’encadré ci-dessous). Par ailleurs, dans sa tribune, le CNP évoque la situation des Alpes-Maritimes. « En se basant sur plusieurs modélisations de limitation des contacts en fonction des classes d’âge, le bénéfice de l’isolement à 100% des aînés (si tant est qu’il était possible, tant l’interdépendance intergénérationnelle est forte) serait perdu en 3 à 4 semaines par l’augmentation de la pression globale, liée à la part des variants dans les nouvelles contaminations ».

À l’heure où les résidents d’Ehpad et d’unité de soins de longue durée ont reçu en majorité leur première injection de vaccin contre le Covid-19 et que certaines voix demandent au contraire un assouplissement des règles de visite et de sortie, la proposition des 5 étonne. On peut se demander comment les âgés à domicile qui se préparent à recevoir leur première dose vont réagir ? Les gériatres pour leur part font 14 propositions pour éviter l’autoconfinement des âgés mettant en avant la solidarité intergénérationnelle.

  • informer sur les lieux et les circonstances de la transmission virale actuelle et aérer le plus possible ;
  • avoir une approche collective concernant le respect des consignes de distanciation sociale ;
  • mettre en œuvre des politiques de tests groupés coordonnés dans tous les lieux de fréquentation élevée (dépistages canins…) ;
  • reconnaître la vulnérabilité socio-économique des étudiants et envisager des solutions spécifiques ;
  • investir dans les services non marchands (santé publique, recherche publique, enseignement) ;
  • appliquer et faire respecter les mesures de prévention à l’ensemble de la population ;
  • rappeler la bonne utilisation et le mésusage des masques ;
  • dans les départements à faible circulation virale, proposer des stratégies locales d’auto-analyse de risque résiduel épidémique et du risque de pénétration dans les établissements collectifs pour envisager des assouplissements ;
  • assurer rapidement une couverture vaccinale de l’ensemble des personnes à risque ;
  • augmenter au maximum le taux de couverture vaccinale des professionnels de santé ;
  • mettre en œuvre une agilité organisationnelle en adaptant nos capacités hospitalières et de soins critiques (anticiper les recrutements) ;
  • promouvoir les dispositifs ayant fait leurs preuves telles que les astreintes, plateformes et filières gériatriques et la coopération interprofessionnelle ;
  • déployer des outils d’empowerment afin d’identifier les personnes les plus vulnérables souvent en situation d’isolement et non repérées ;
  • appliquer les 22 mesures du Manifeste des gériatres.

* Lors de la rédaction de cette note, le conseil scientifique comptait au total 13 membres depuis 4 autres s’y sont ajoutés officiellement le 17 février.